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Impact des lessives sur l'environement
 

L'Agence teste la toxicité des lessives

 

Les six Agences de l’eau se sont associées avec l’INC (Institut national de la consommation) pour réaliser des tests inédits sur les lessives du commerce. Le résultat est net : les effluents de lessive sont tous écotoxiques. Mais certains plus que d’autres…


Combien de lave-linge les Français font-ils tourner chaque jour ? Vingt millions. Soit une moyenne d’un lavage par Français tous les trois jours. En conséquence, les cours d’eau reçoivent en permanence des produits lessiviels, même si une part non négligeable de ces polluants est aujourd’hui dégradée dans les stations d’épuration avant rejet dans le milieu naturel. Cela peut induire des problèmes à l’aval. Sur le littoral méditerranéen, par exemple, «certaines plantes présentent de moins en moins de résistance aux pathogènes. En cause : les embruns marins chargés de détergents qui fragilisent la couche vernissée recouvrant leurs feuilles», indique Jean Duchemin, chargé d’études à la Délégation au littoral et à la mer de l’Agence. Plus globalement, on a vu des tensioactifs(1) perturber la reproduction des organismes aquatiques, des coquillages aux oursins, grenouilles et poissons, et les observations faites laissent penser que ces produits participent à la perte de biodiversité de nos rivières, plans d’eau et du littoral.

Certes, la réglementation stipule que les lessives doivent présenter une biodégradabilité de 60 à 70% sous 28 jours à l’issue de tests sévères, ce qui garantit dans les eaux naturelles une disparition quasi totale. Mais ce laps de temps peut leur suffire pour réaliser des dégâts dans l’environnement, et ce critère peut ne pas jouer lorsque le rejet est permanent. Une question se pose donc : certaines lessives en vente dans le commerce sont-elles moins néfastes que d’autres pour la qualité des eaux ou même notre santé ? C’est ce que les Agences de l’eau ont cherché à savoir en s’associant à l’Institut national de la consommation (INC) et la direction de l’Eau du ministère de l’Écologie et du Développement durable (Medd), à travers une étude qui a donné lieu à un dossier paru le 26 octobre dans la revue 60 millions de consommateurs.

« À notre connaissance, jamais jusqu’à ce jour on n’avait étudié l’écotoxicité(2) globale des effluents de lessives en France, souligne Mireille Raguet, chargée de mission sur les substances toxiques à l’Agence. En particulier, la réglementation prévoit de ne vérifier la nocivité que des composants des lessives pris individuellement, et seulement lorsque les critères de biodégradabilité ne sont pas respectés.» Aussi, quand l’INC a informé les Agences de l’eau de son souhait de mener de tels tests, en complément de ceux qu’il réalise classiquement sur les performances au lavage des lessives, celles-ci ont-elles été vivement intéressées par cette approche complémentaire. Un partenariat s’est engagé dans lequel les Agences apportaient leur expertise – au côté de l’Ineris, laboratoire chargé des tests –, prenaient part à la décision des tests à mener et finançaient 80% de l’étude.

Trente-cinq eaux de lavage préparées dans des conditions d’utilisation normale de trente-cinq lessives ont été testées. Et les résultats des essais sont clairs : aucune n’est inoffensive pour les organismes aquatiques. Ce qui n’est pas vraiment surprenant pour des tensioactifs, agressifs par nature pour les membranes des cellules vivantes. Cela dit, cinq d’entre elles ont un potentiel d’écotoxicité moyen : il faut, pour neutraliser leurs effets néfastes, les diluer 50 à 250 fois (dilutions en général atteintes en sortie de station d’épuration). Vingt-cinq eaux de lessive présentent un potentiel d’écotoxicité élevé et quatre un potentiel très élevé. Ces dernières exigent d’être très diluées si on souhaite réduire leur écotoxicité, plus de 1 000 fois, voire plus de 6 000 fois pour deux d’entre elles. Pour celles-ci, les stations d’épuration, dont la mission consiste notamment à purifier les effluents de ses agents les plus nuisibles en accélérant leur dégradation, ne suffiront pas à réduire leur écotoxicité à un niveau acceptable pour les cours d’eau récepteurs, malgré leur dilution dans les autres effluents domestiques (30 à 50 fois) et un rendement d’épuration qu’on peut espérer de 50% à 90% sur ce type de produit.

 

Laver n’est pas anodin

Ainsi, en matière de lessives, il n’existe pas de «bon élève», seulement quelques «assez bons» suivis d’une majorité de «médiocres» et de quelques «mauvais élèves». Une marge certaine de progrès existe ainsi pour les deux dernières catégories, si ce n’est pour la première. Il est donc important que les consommateurs prennent conscience que laver son linge n’est pas un geste anodin. Et qu’ils mettent en œuvre des pratiques permettant de réduire leur «éco-impact» (voir encadré «Comment réduire son impact écologique»).

Parmi les tests réalisés – tous sont normalisés et la combinaison des trois a déjà été reconnue comme pertinente pour appréhender de façon assez complète l’écotoxicité aquatique d’un effluent –, trois sont dits «d’écotoxicité». Des petits crustacés d’eau douce, des daphnies, ont été placés dans des «bains de lavage» dilués de 10 à 10 000 fois dans de l’eau claire, afin d’en mesurer la toxicité aiguë. La toxicité chronique des bains a également été étudiée sur des algues microscopiques d’eau douce (Pseudokirchneriella subcapitata) dont la croissance a été observée pendant trois jours et sur d’autres crustacés d’eau douce, des cériodaphnies, dont les conséquences de l’exposition à ces «eaux sales» sur le taux de reproduction ont été suivies sur sept jours. Les résultats montrent qu’il est important, lorsqu’on veut évaluer le caractère toxique d’un effluent, de réaliser des tests à la fois sur le court et sur le long terme.

Le troisième test, qui s’est révélé être le plus sensible aux «jus de lessives», s’est déroulé sur une période de temps suffisamment longue à l’échelle de la vie de la cériodaphnie pour permettre aux lessives d’exprimer une large gamme de leur potentiel pathogène. La capacité des stations d’épuration à «biodégrader» les bains de lessives a également été évaluée par leur coefficient DBO5/DCO. Il s’agit pour chaque bain de mesurer la quantité de matière oxydable biologiquement (DBO5) et celle oxydable chimiquement (DCO). On estime qu’un effluent est facilement biodégradable si le rapport DBO5/DCO est supérieur à 0,5. Une seule d’entre elles, au score de 0,49, peut être considérée comme étant dans ce cas, les autres montrant de plus ou moins grandes difficultés à la «digestion» en station d’épuration (de 0,11 à 0,44). Il semble cependant que les lessives liquides soient plus faciles à «biodégrader» que celles qui se présentent sous forme de poudre ou de tablette. Mais ce résultat reste à vérifier. Autre essai réalisé : celui des perturbateurs endocriniens(3). Il s’est agi de vérifier si les lessives avaient un effet œstrogénique in vitro. Autrement dit, si elles étaient susceptibles de se «faire passer» pour des hormones(4) féminisantes au contact d’une culture de cellules humaines et, par conséquent, de perturber le fonctionnement des organismes chez qui le même type de récepteurs hormonaux existe. La réponse est heureusement négative pour toutes les formulations. Ce qui ne signifie pas que les lessives n’ont pas d’effet sur le système endocrinien qui agit aussi sur l’immunité, la croissance, etc. Pour s’en assurer, il faudrait organiser d’autres tests hormonaux.

 

Des efforts à poursuivre

Enfin, les partenaires de l’étude ont voulu évaluer la teneur en phosphore dans les lessives. Les phosphates et les phosphonates, composés du phosphore, sont en effet d’importants agents d’eutrophisation. «L’eutrophisation est une forme de pollution des eaux par des nutriments – ici, du phosphore – qui entraîne la croissance excessive de certaines algues (algues vertes ou filamenteuses, planctons d’eau douce ou marine, parfois toxiques pour l’homme ou l’animal), qui favorisent la disparition d’autres espèces végétales et déséquilibrent l’oxygénation des milieux aquatiques, perturbant insectes, poissons et crustacés.

Le phosphore favorise tout spécialement les «algues bleues» (ou cyanobactéries) dans les plans d’eau et rivières lentes, qui peuvent être toxiques pour l’homme via la baignade ou l’eau de boisson. De plus, ces algues très nombreuses – on en a ramassé 300 tonnes au sud de Granville, en Normandie, en 2003 – «pompent l’oxygène dissous lorsqu’elles se décomposent. Et entraînent la mort des poissons ou des crustacés, entre autres», explique Jean Duchemin.

Mais les mesures réalisées sont rassurantes. Les teneurs en phosphore total sont faibles. Sauf pour l’une d’elles, mais son fabricant a expliqué que la formulation testée était ancienne et avait été remplacée. Les lessiviers semblent donc avoir devancé la réglementation en préparation qui interdit le phosphore dans les lessives à partir de juillet 2007 (2/3 des États de l’Union européenne nous avaient précédés pour une mesure de cet ordre). L’efficacité au

lavage de ces mêmes lessives, également testée par l’INC, s’est révélée plutôt bonne dans l’ensemble. Autrement dit, la réduction du taux de phosphore dans les lessives ne les empêche pas de laver correctement le linge.

Au final, quelques conclusions d’ordre général peuvent être tirées. D’abord, il est faux de penser qu’une lessive qui lave mieux est forcément plus agressive pour l’environnement. Car certaines sont à la fois bien placées dans les tests de lavage et dans ceux d’écotoxicité. Ensuite les lessives qui se présentent comme respectueuses de l’environnement ne font pas partie des plus polluantes mais on ne les retrouve pas non plus parmi les moins écotoxiques. «Cela nous amène à souhaiter que l’écolabel européen renforce ses critères, pour prendre en compte l’écotoxicité globale du produit», souligne Mireille Raguet.

Très satisfaits du travail réalisé en commun, les partenaires de cette étude songent à en réaliser d’autres, par exemple sur les eaux de lavage des lave-vaisselle, réputées plus écotoxiques encore que celles des lave-linge et dont certaines sont encore très riches en phosphates.

 

Paul de Brem et Mireille Raguet

 

(1) Tensioactifs : leur rôle est de détacher la saleté de son support.

(2) Écotoxicité : toxicologie environnementale et ses répercussions sur les équilibres biologiques.

(3) Endocrinien : qui concerne les organes producteurs d’hormones véhiculées par le sang.

(4) Hormone : «messager» chimique qui régule le fonctionnement de l’organisme.



Interview de Rémi Reuss

responsable du service technique de l'Institut national de la consommation


Rémi Reuss (Nathalie Lollier)

De plus en plus, 60 millions de consommateurs teste les produits sous l’angle de leur impact environnemental. C’est une nouvelle tendance ?

R. R. : Oui, très clairement. Cela fait quarante ans que l’INC réalise des essais comparatifs sur des produits grand public afin d’évaluer leur performance. Mais ce niveau d’expertise est devenu insuffisant. Les consommateurs s’interrogent aujourd’hui sur « l’éco-impact » des produits qu’ils achètent. Et ce n’est pas toujours simple de répondre à cette demande. Il faut trouver des indicateurs pertinents, c’est presque un nouveau travail.

 

Le partenariat avec les Agences de l’eau vous a donc été utile ?

R. R. : Très utile. Ce fut un modèle du genre. Les six Agences se sont rassemblées dans un comité de pilotage qui a parfaitement joué son rôle dans la définition des indicateurs, par exemple. Et puis, sans la participation financière de ces partenaires, nous n’aurions pas pu réaliser de tels essais, qui coûtent très cher.



Interview de Mireille Raguet

chargée de mission sur les substances toxiques à l'Agence de l'eau Seine-Normandie


Mireille Raguet (AESN)

Les Agences de l’eau sont-elles dans leur rôle lorsqu’elles s’associent à l’INC pour tester l’écotoxicité des lessives et en faire publier le résultat dans un magazine diffusé aux consommateurs ?

M.R. : Oui, parfaitement. Cette expérience s’inscrit dans le cadre de nos missions. Les Agences de l’eau ont notamment pour rôle de mener des études pour l’amélioration des connaissances concernant les effets des polluants sur les milieux aquatiques et sur la santé. Nos engagements dans l’application de la directive-cadre sur l’eau (DCE) et du plan national santé environnement, qui prévoient la réduction, voire la suppression, des émissions de substances dangereuses pour l’eau nous conduisent de plus en plus à mener ce type d’investigations. Nous avons le devoir de faire connaître les résultats de nos recherches auprès du public le plus large. La publication des résultats dans une revue grand public constitue également un moyen adapté à cet objectif.

Comment s’est déroulé le travail entre tous les partenaires ?

M.R. : De façon très satisfaisante, et il faut le souligner. Ce partenariat avec l’INC, qui est un EPIC (établissement public à caractère industriel et commercial), c’est-à-dire un organisme public, a donné l’occasion aux six Agences de travailler ensemble sur un thème d’intérêt national. La direction de l’Eau du ministère de l’Écologie y a également participé, en contribuant à la validation du cahier des charges. L’Ineris (Institut national de l’environnement industriel et des risques), qui possède des laboratoires reconnus dans le domaine de l’écotoxicologie, a été le maître d’œuvre de l’étude.

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